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Recension: Le ministre est enceinte

6 mai 2019
Par: 
Rafaëlle Ouellet-Doyon

Après s’y être longuement et fermement opposée, l’Académie française a finalement donné son aval à la féminisation des noms de professions le 28 février 2019. Des termes comme « professeure », « autrice » ou « présidente » sont désormais acceptés.

Dans son récent ouvrage Le Ministre est enceinte, le professeur et linguiste Bernard Cerquiglini allie humour et érudition dans ses explications de la controverse relative à l’écriture inclusive et à la féminisation des fonctions officielles et des noms de métiers en France.

L’auteur rappelle d’abord que le phénomène de la féminisation de la langue française s’est amorcé au Québec, à une époque où le mouvement indépendantiste prenait de la vigueur. En 1976, la victoire du Parti québécois de René Lévesque s’accompagne d’un vaste bouleversement social. Le mouvement féministe, qui revendique la pleine égalité des femmes avec les hommes, entraîne une évolution de la langue. En 1977, la Charte de la langue française est adoptée et l’Office québécois de la langue française se voit confier la mission de franciser la vie publique et de faire évoluer la langue. Dans la foulée, il conçoit des guides sur la féminisation de la langue. Par la suite, des guides similaires sont également publiés en Suisse, en Belgique et en France. L’Académie française dénonce cependant avec fougue le mouvement de féminisation de la langue.

 

Le Ministre est enceinte. Ou la grande querelle de la féminisation des noms. Bernard Cerquiglini, © Éditions du Seuil, 2018, "Points Goût des mots", 2019.

À travers cet ouvrage, Bernard Cerquiglini examine la féminisation de la langue d’un point de vue grammatical, social et historique, tout en déconstruisant plusieurs des arguments qui s’y opposent. Essentiellement, il démontre qu’en français, l’utilisation du genre masculin pour désigner des fonctions, indépendamment du sexe de la personne qui les exerce, n’est pas neutre. La masculinisation de la langue peut conduire à des incohérences et à des ambigüités. L’auteur donne plusieurs exemples tout aussi parlants que loufoques :

L’homme est un mammifère. Mais à la différence de l’animal, l’homme est doté d’un utérus simple.

Les Français sont aguichants (bien roulés, popotes, faciles, etc.) et accordent facilement des faveurs.

Bernard Cerquiglini démontre que les signes linguistiques rattachés au genre introduisent des stéréotypes sexuels et peuvent servir d’insultes.  Les hommes auxquels on reproche une conduite supposée féminine sont féminisés (ex. : une tapette), et les femmes qui manqueraient de féminité sont masculinisées (ex. : un laideron).

La masculinisation de la langue française rend les femmes invisibles. Sur le plan linguistique, leur arrivée sur le marché du travail ne s’est pas fait sans heurt. À partir du XVIIe siècle, l’épouse de celui qui exerce un métier ou une fonction est désignée par son féminin. Deux siècles plus tard, au moment où les femmes commencent à pratiquer la pharmacie, on leur attribue le titre de « pharmacien » puisque l’appellation propre à leur genre est réservée aux épouses de leurs confrères !

Bernard Cerquiglini démontre que, sur le plan linguistique, le substantif féminin se forme avec aisance en français, et qu’une personne francophone possède les règles morphologiques de la grammaire qui lui permettent de féminiser, intuitivement, presque tous les substantifs animés humains. Il fait d’ailleurs l’éloge du suffixe « eure » et rappelle qu’il est d’origine québécoise.

L’ouvrage permet de constater que la masculinisation de la langue française ne confère pas à cette dernière un caractère parfaitement neutre. En outre, la féminisation des titres est beaucoup plus simple et instinctive qu’on le croit. Pour ces raisons, le blocage face à la féminisation ne peut être grammatical.

Au fil de la lecture, on est parfois choquée par l’attitude de ceux que l’auteur qualifie de « puristes » de la langue. Souvent, le ton sarcastique employé pour rapporter et critiquer leurs arguments fait sourire. Jamais on ne se lasse de tourner les pages de cet ouvrage, avide de comprendre le phénomène de résistance à la féminisation de la langue. La lecture de l’ouvrage fait envisager avec optimisme l’évolution du phénomène, mais beaucoup de travail demeure avant de pouvoir prétendre à un lexique français entièrement féminisé.

Référence : Cerquiglini, Bernard, Le Ministre est enceinte, ou la grande querelle de la féminisation des noms, Paris, du Seuil, 2018.

Site Internet de l’éditeur : <seuil.com/ouvrage/le-ministre-est-enceinte-bernard-cerquiglini/9782021402117>.

Pour en savoir davantage sur la position adoptée par l’Académie française en février 2019 :

« La féminisation des noms de métiers et de fonctions » (1er mars 2019), en ligne : Académie française <academie-francaise.fr/actualites/la-feminisation-des-noms-de-metiers-et-de-fonctions>.

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