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Féminisation de la langue

26 mai 2017
Par: 
Sabrina Tremblay-Huet

La « règle de grammaire » selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin est enseignée dès l’école primaire comme une vérité de la langue française. Pourtant, ses prétentions à l’universalité ainsi qu’à la neutralité sont douteuses. Cette règle est fortement imprégnée de l’idée d’une hiérarchie entre l’homme et la femme. Un retour historique permet de lier son émergence à la volonté affichée que le masculin apparaisse comme le plus noble des deux genres, dans plusieurs sphères de la société, incluant la langue.

C’est ce que démontre notamment Éliane Viennot, dans son ouvrage Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin! On y apprend que l’Académie française a procédé à une « masculinisation » de la langue. L’accord de proximité, tiré du latin, constituait autrefois la règle; l’on écrivait, par exemple, « les avocats et les avocates sont travaillantes », puisque le terme au féminin se trouve plus près de l’adjectif. Par ailleurs, les féminins étaient audibles, plutôt que muets. « Autrice » ou encore « philosophesse » constituaient des termes d’usage commun pour désigner les femmes pratiquant ces professions. Il n’était pas question d’un masculin « neutre ». Viennot nous apprend que Louis-Nicolas Bescherelle, dans sa Grammaire nationale de 1847, rappelait les motivations de l’Académie française ainsi : « l’ancienne grammaire avait admis cette vérité, en lui donnant cette forme si connue : Le masculin est plus noble que le féminin ».

Pour quiconque adopte une perspective critique visant à dénoncer la subordination de certains groupes, la féminisation de la langue serait une pratique à privilégier en sa qualité de résistance à l’un des éléments de l’oppression liée au genre. La féminisation rend visible l’expérience vécue de la femme, différente de celle de l’homme dans le contexte d’une société « genrée ». Cette pratique offre une résistance à la prétention de neutralité du masculin en tant que représentant d’une réalité universelle : l’utilisation du masculin évoque après tout l’image, en effet, du masculin. De plus, la féminisation neutralise l’image du masculin qui l’emporte sur le féminin, alors que cette image contribue à la subordination de la femme et des caractéristiques féminines.

La féminisation peut revêtir différentes formes. Le « Petit guide de rédaction féministe » de la revue FéminÉtudes présente et décrit celles-ci, du dédoublement à l’extension, des formules épicènes au féminin inclusif. Une considération additionnelle est celle d’une féminisation qui ne contribue pas aux blessures sociales causées par une division binaire du genre. La féminisation par extension et la féminisation par formule épicène sont par conséquent privilégiées.

Peter Berger et Thomas Luckmann ont démontré, il y a plusieurs décennies déjà, que la réalité est socialement construite, et que le langage participe à cette construction. Faisant référence à la féminisation, Michelle Boivin écrivait en 1997 que « [l]a langue, construction sociale en constante évolution, exerce une influence énorme sur le conscient et l’inconscient d’une personne et d’une société tant au niveau réel que symbolique. » Comme le droit, la langue reflète parfois les relations de pouvoir. Mais la langue, plus que le droit, nous appartient : nous pouvons choisir de nous exprimer autrement. 

 

Sabrina Tremblay-Huet

L'auteure est candidate au doctorat en droit à l’Université de Sherbrooke, sous la direction de Marie-Claude Desjardins. Elle est cofondatrice et membre du Laboratoire pour la recherche critique en droit. Sa thèse de doctorat est entièrement féminisée par extension.

 

Références bibliographiques :

Bachand, Rémi, « Pour une théorie critique en droit international », dans Bachand, R. (dir.), Théories critiques et droit international, Bruxelles, Bruylant, 2013

Berger, Peter et Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 2012 (traduction)

Boivin, Michelle, « La féminisation du discours : le pourquoi » (1997) 9 Revue femmes et droit 235 (merci à Marie-Neige Laperrière de m’avoir orientée vers ce texte)

« Le langage n’est pas neutre : petit guide de féminisation féministe », Revue FéminÉtudes, Hors-série, en ligne : <https://iref.uqam.ca/upload/files/Guide_texte_suivi_diffusion_avec_liens_21.pdf> (septembre 2014)

Viennot, Éliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2014

 

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